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  • Vicky Brougiannaki

La parentalité positive est une affaire idéologique !

"La parentalité positive ce n'est pas élever ses enfants sans cadre et sans limites !". Celle-ci est LA phrase d'autodéfense du parent "positif". Elle sert généralement à faire comprendre que ce n'est pas parce qu'on ne tape pas ou on ne punit pas ses enfants qu'on se laisse faire et qu'on ne sait pas mettre des limites. Elle sert à dire haut et fort "non je ne suis pas un parent laxiste" et "arrêtez les amalgames". Elle sert à se laver du jugement d'autrui, qui ne voit que deux options : le parent ordinairement malmenant et le parent laxiste. Cette phrase sert à dire "Hey, regarde, moi je suis au milieu et je n'approche pas les extrémités". Eh bien cette phrase moi elle m'énerve ! Déjà parce qu'on n'a pas à se justifier de faire mieux que la génération précédente (oui, ce n'est pas juste "différemment", bannir les violences éducatives ordinaires c'est vraiment mieux), se justifier c'est tout le contraire d'assumer. J'assume signifie que je m'affranchis du jugement d'autrui sur mon action, alors que quand je me justifie je cherche encore l'approbation dans son regard. Bien-sûr on n'assume pas une différence du jour au lendemain, mais à terme ce serait quand même bien d'arrêter de se justifier de ne pas se comporter avec ses enfants comme un Général avec ses soldats. Ensuite, je n'aime pas cette phrase parce que je trouve que le changement d'attitude parentale est d'abord et avant tout un changement de regard, de grille de lecture, de paradigme. Et c'est pour ça qu'il est extrêmement difficile, douloureux, qu'il nous met en échec quoi qu'il arrive à un moment ou un autre et c'est même pour ça qu'il n'est pas accueilli avec enthousiasme par la société : parce qu'il demande de renoncer à ses privilèges d'adulte et ce, par la seule force de sa volonté. Ni la loi ni les moeurs ne vous y obligeront. Probablement jamais et certainement pas tout de suite. Et puisque personne ne vous y oblige, personne ne vous y aide non plus. Si vous avez le désir ardent de ne pas dominer votre enfant, de le considérer avec équidignité, de ne bafouer aucun de ses droits humains, eh bien vous allez suer pour y arriver ! Il vous faudra vous débattre avec le jugement de toute une société, avec vos propres doutes, il vous faudra déconstruire toutes vos représentations sociales et familiales (représentations qui font sacrément partie de votre construction, donc vous allez être littéralement en chantier avec tout ce que ça signifie de dysfonctionnement), il vous faudra vous défendre et vous justifier dès que votre enfant aura un comportement inapproprié, il vous faudra renoncer à ce pouvoir qui vous a tellement motivé·e·s à grandir lorsqu'il vous manquait ! Au fond, j'ai cette immuable conviction, que la parentalité positive, telle que je la conçois, sans rapport de force et jeux de domination, est une question politique. Ce qu'un être humain veut et/ou décide de faire avec son pouvoir est une question morale et politique. Morale parce qu'elle reflète ses valeurs et politique parce qu'elle reflète sa façon de concevoir l'organisation des rapports humains. A un moment donné il faut être clair·e : soit je conçois l'hiérarchisation des êtres humains comme valable/souhaitable/utile etc soit je ne la conçois pas du tout. Et cette question-là il faut se la poser, on ne peut pas y faire l'impasse lorsqu'on veut être un parent non-violent. On ne peut pas choisir à la carte les violences à éliminer et celles à garder, la violence réside dans la domination, donc oui l'intention ça compte, car l'intention façonne notre façon de faire. Lorsque vous changez de station à la radio pour protéger votre enfant de propos qui peuvent le heurter, vous exercez votre responsabilité parentale, dans l'intérêt de l'enfant. Lorsque vous changez de station, sans rien demander à personne, parce que vous ne voulez plus écouter Aldebert, vous exercez votre pouvoir, dans votre propre intérêt. Parce que vous pouvez, parce que c'est possible, parce que personne ne vous en empêchera. Ça ne tient donc qu'à votre force morale de renoncer à ce privilège. Et il n'y a pas de privilège auquel il est facile de renoncer, qu'il soit un privilège d'espèce, de genre, de couleur, de classe, d'âge etc on est bon·nne·s pour se servir de tout ce qu'on possède, parole de privilégiée ! Mais on ne peut pas faire autrement, tout commence par une prise de conscience, qui devient dissonance cognitive, qui devient un caillou dans la chaussure, qui grossit et fait saigner les pieds, et notre conscience demande à nos actes de se mettre en conformité, pour pouvoir marcher, pour pouvoir vivre. Alors non, on ne peut pas faire l'impasse là dessus, on ne peut pas faire des marchandages éternellement avec sa conscience et des petits arrangements à la carte. C'est pourquoi on est nombreuses à vous dire que la parentalité positive (excusez le terme) n'est pas une méthode à 3 étapes à appliquer mais un état d'esprit. C'est pourquoi de nombreux parents se sentent en échec lorsqu'ils abordent les choses comme une méthode, lorsque, de bonne volonté, ils appliquent les outils qu'on leur enseigne et se retrouvent inévitablement devant les mêmes écueils qu'avant. Parce qu'au fond, le principe de base de la domination adulte n'a pas changé. Le contenant a changé, mais le contenu reste le même. Prenez par exemple le fameux outil du choix : votre enfant refuse de faire quelque chose, disons de se laver, et vous lui donnez un choix : veux-tu prendre ton bain maintenant ou après le repas ? Oui, on a effectivement donné à l'enfant un choix, mais quel choix et dans quel but ? Qu'avons-nous changé dans notre posture parentale en donnant ce choix ? Avons-nous renoncé au lavage ? Au moment ? A la façon de le faire ? Oui, on a forcément renoncé à une part de contrôle, part qu'on a transféré à l'intéressé·e. Mais on peut y renoncer toujours un peu plus.

Plus on renonce au contrôle, plus on renonce à notre toute puissance d'adulte. Et d'un point de vue utilitariste, le contrôle se transforme en responsabilité, peu après le transfert, magique ! Mais je m'abstiens dans cet article d'aborder les résultats éducatifs de cet état d'esprit parce que ce n'est pas mon propos, je ne cherche pas ici à savoir si avec la parentalité positive les enfants deviennent plus ceci et moins cela. Je cherche à exprimer la nécessité d'admettre que cette parentalité-là démarre sur un postulat idéologique, sur le refus de la domination sur l'enfant. Chaque parent qui vit, ou qui a vécu, cette transformation-là aura bien le temps de se préoccuper des résultats, de se poser des questions, d'adapter sa posture, de se creuser la tête pour comprendre comment, diable, allier l'idéologie et la pratique sans se sentir complètement hypocrite. C'est comme ça, ça fait partie du jeu. J'explicite ce point, et notamment la question de la différence entre la domination et la responsabilité parentale (si vous vous demandez si à un moment il est légitime d'imposer à l'enfant de se laver par exemple) dans ce vieil article.


Alors quel rapport avec les cadres et les limites de la phrase d'autodéfense qui me hérisse le poil ? Eh bien, tout simplement, cadres et limites (surtout comme première préoccupation éducative !) rentrent complètement dans le champ d'une parentalité dominatoire, malgré elle. Pourquoi ? Parce que les cadres et les limites sont des outils de répression, souvent motivés par la peur et le manque de confiance à l'enfant, dont le but est de maintenir le contrôle à bas frais. Mais, cadres et limites, nous sont servis depuis des années à la sauce bienveillante et positive, comme étant sécurisants pour l'enfant, indispensables, voire anti-stress, car trop de liberté tue la liberté, et comme on veut tous avoir des enfants libres eh bien nous devons préserver cette liberté en l'encadrant. Limpide. J'ai, depuis toujours, une fâcheuse tendance à remettre tout statu quo en question. Plus on martèle une phrase comme une vérité universelle, plus je me dis qu'il y a à creuser. En creusant (mais ça fait quelques années déjà) je n'ai rien trouvé qui étaye cette thèse de la sécurisation des enfants lorsqu'on leur pose des cadres et des limites. Je veux dire aucune étude. Lorsque les études manquent pour étayer une thèse, une posture idéologique, chacun, chacune, se base sur son bons sens et son expérience de la vie. Ça c'était pour justifier de ma légitimité à donner mon point de vue sur la question ! En absence donc de preuve formelle de l'utilité des cadres et des limites, et parce que ça bute sur mon bon sens évidemment, et mes aspirations et besoins personnels, je nie complètement cette nécessité. J'ai plutôt l'idée que les enfants ont besoin de structure, d'un environnement familial structurant, et non limitant, pour pouvoir se construire, justement, sans limites. J'entends sans limites "artificielles", car entre les limites de leur corps, celles de leur environnement immédiat, familial et autres, celles de leur société, de la Loi etc des limites ils en ont un paquet. Lorsqu'on a l'impression qu'un enfant n'a pas de limites, il est plus pertinent de se pencher sur la compréhension qu'il a des limites de son environnement plutôt que de lui en imposer des nouvelles. Les limites viennent naturellement dans un système donné et elles sont toujours propres au système, elles ne sont pas universelles.


Lorsque je demande à quelqu'un ce qu'est ce fameux cadre qui lui semble si important, on m'explique que c'est la somme des limites, une limite par ci, une limite par là, ça fait un cadre à l'intérieur duquel l'enfant peut vivre sa liberté et exercer son libre arbitre, mais il doit savoir que tout n'est pas permis. La taille du cadre est propre à chaque parent, selon le degré de contrôle qui lui semble nécessaire de garder. La liberté de l'enfant (et sa capacité à prendre ses responsabilités) grandira en fonction de l'agrandissement du cadre. Ce qui me gêne dans cette façon de voir les choses c'est cette impression de se blinder. Le manque de confiance dans les capacités de l'enfant de comprendre le monde, de s'adapter, de trouver sa place. Le manque de confiance de l'adulte dans sa capacité à être un point de repère pour l'enfant, un exemple, un pilier dans sa construction. Moins on a confiance, plus on a besoin de sécuriser artificiellement. Et bizarrement, plus on sécurise artificiellement, moins on grandit en confiance, nous, parents, comme nos enfants.


La sécurité pour nos enfants, leur cadre, la structure sur laquelle ils vont bâtir c'est nous, les adultes. Qu'on soit leurs parents, leurs professeurs, leurs voisins. Si on ne se sent pas assez sécurisants, assez structurants, c'est sur nous que nous devons travailler, pas sur le cadre. On peut croire que je joue sur les mots mais les mots façonnent notre pensée et je n'aime pas imaginer les enfants dans des cadres, le mot est fort quand même. J'aime les voir et les imaginer libres à se construire avec toutes les bonnes choses qu'ils trouveront autour d'eux. Alors je fais en sorte qu'ils trouvent de bonnes choses.



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