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  • Vicky Brougiannaki

Accueillir l'émotion : un cas d'école

J’aimerais vous relater une expérience d’accueil de l’émotion chez un enfant, que j’ai eu l’occasion d’observer de près.


Léo, 7 ans, monte à l’étage pour se coucher. Sa maman lui propose un câlin dans le lit avant de commencer à se préparer. Lorsqu’il s’étreignent Léo observe une odeur :

Léo : Tu sens le chewing-gum.

Maman : Je sens la fraise.

Léo : Il reste des fraises ?

Maman : Non, on a mangé toutes celles qui étaient encore bonnes.

Léo commence à pleurer.

Léo : Et tu as mangé la chantilly aussi ?

Maman : Mais oui mon chouchou, papa vous a demandé si vous vouliez des fraises et si vous vouliez qu’il fasse de la chantilly et vous avez dit non, tous les deux.

Léo pleure de plus belle.

Léo : Mais pourquoi vous avez tout mangé ?

Maman : Mais parce que papa vous a dit qu’il fallait les finir ce soir parce que demain elles ne seraient plus bonnes, tu as dit que tu n’en voulais pas.

Léo : Je ne voulais pas parce que je jouais, c’est pas juste ! Et il pleure, et il s'énerve…

Maman : tu es frustré parce qu’il ne reste plus de fraises.

Léo : Mais oui c’est nul, pourquoi vous avez tout mangé ? C’est pas juste !

Maman : On dirait que tout te frustre en ce moment… Est-ce qu’il y autre chose que tu as sur le coeur ?

Léo : Mais non, c’est les fraises je te dis !

Léo pleure très fort, il est inconsolable, la discussion tourne en rond avec Léo qui répète que c’est nul, que c’est pas juste, et qui continue à demander pourquoi on a mangé toutes les fraises et combien de chantilly papa avait fait. La maman continue à câliner mais arrête de donner des explications rationnelles, visiblement cela n’a pas de sens.


Maman : On dirait que tu trouves que plein de choses ne sont pas justes en ce moment.

Léo : Mais oui, rien n’est juste.

Maman : Comme quoi par exemple ?

Léo : Rien, rien n’est juste.

Maman : Est-ce que jouer sur le téléphone ce n’est pas juste ?

Léo : (toujours en pleurs et en plus visiblement irrité par la question) Mais non, c’est pas ça. Tout je te dis.

Maman : Est-ce que ne plus aller à l’école n’est pas juste ?

Léo : Oui…

Maman : Est-ce que ne plus voir les copains ce n’est pas juste ?

Léo : Oui…

Maman : Est-ce que le fait que Mathieu et Noah ne retourneront plus à l’école n’est pas juste ?


Léo lâche complètement, comme s’il n’attendait que ça, ses pleurs changent, il est dans un authentique chagrin, il est immensément triste. Mathieu et Noah sont ses deux meilleurs amis, ils sont jumeaux. Quelques jours plus tôt ils lui ont appris qu’ils allaient changer d’école et qu’ils ne reviendraient pas en classe après la fin du confinement.


Léo : Mais oui ! Ils ne vont plus revenir, je ne pourrai plus les voir, tout va changer ! Et peut-être que Elliot va partir aussi.


Léo pleure… Sa maman accepte son chagrin, elle sait que c’est difficile de perdre ses amis, ses repères, qu’il doit maintenant s’imaginer un retour en classe avec une difficulté supplémentaire, une difficulté émotionnelle. Elle sait qu’il va devoir faire un deuil et trouver des ressources en lui pour surmonter cette épreuve. Alors elle ne cherche pas à le rassurer.


Maman : Oui ce n’est pas juste, c’est très difficile de se séparer de ses amis, je comprends.

Léo : Rien ne sera plus pareil, si en plus Elliot s’en va il me restera qu’Enzo comme copain, il n’y aura plus de bande. Je pourrai jouer avec Benjamin mais lui il ne joue pas souvent avec nous.

Maman : Pour Elliot on ne sait pas encore. Les bandes changeront sans doute…

Léo : Si Elliot s’en va aussi, au moins ce ne sera pas toujours lui le chef. Mais je ne veux pas qu’il parte quand même. J’espère qu’ils viendront au moins le premier jour ?

Maman : Non mon chouchou, ils ne reviendront pas du tout.


Léo repart dans des pleurs forts…


Léo : Mais je ne pourrai même pas leur dire au revoir !

Cette idée semble le terrifier, il répète en boucle.

Maman : Tu sais, tu pourras continuer à les voir, leur nouvelle école est à côté et on pourra sans doute certains après-midi prendre le temps pour aller jouer.


Léo continue à pleurer mais il commence à s’apaiser, son corps se détend.


Maman : Moi aussi je suis triste.

Léo : Pourquoi ?

Maman : Pour toi, ça me fait de la peine, ça va être difficile.

Léo : Oui, ce sera plus pareil.


Léo s’est calmé. Cela fait maintenant une bonne demi heure depuis les fraises… Sa maman lui propose de se préparer pour le lit. Il acquiesce et se lève. Il s’arrête et dit :


Léo : Tu imagines si je croyais qu’ils allaient revenir ? Il réfléchit un peu et lâche « au moins je le sais ».

Maman : Oui, c’est une bonne chose, tu peux te préparer à cette idée.

Léo : Oui.

Léo est parti se coucher paisible. 💛



Crédit photo couverture : L'histoire sans fin, Wolfgang Petersen, 1984


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